Comptes-rendus des réunions d'information syndicale
organisées par le SNUipp Paris


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23 septembre 2009

Aider ou enseigner ?
par Christine Passerieux

responsable nationale du GFEN

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La difficulté scolaire

Parler de « la » difficulté scolaire, ou en un seul mot de l'élève-en difficulté, comme si c'était une caractéristique intrinsèque des personnes dont on parle, est entré dans le langage courant. De fausses évidences qui méritent d'être interrogées.

Évacuation de la question sociale et retour du handicap socio-culturel

« La » difficulté scolaire n'existe pas à moins de s'enfermer dans une conception déficitaire de l'élève auquel il manquerait quelque gêne. Ce qui existe ce sont des élèves qui rencontrent des difficultés parce qu'ils ne sont pas en connivence culturelle et sociale avec l'école et que celle-ci ne leur donne pas ce qu'elle exige d'eux. (Bourdieu).
Le discours est ancien qui vise à faire admettre au nom du bon sens que les différences entre les élèves sont naturelles : de l'opposition entre « manuels » et intellectuels, à l'évocation de goûts, de talents ou intérêts différents. La question sociale est évacuée et chacun renvoyé à sa responsabilité individuelle (les élèves-en-difficulté) Mais étrangement ce sont toujours les enfants des classes populaires qui s'intéressent plus au foot ou à la mécanique alors que d'autres s'intéressent au foot, à la littérature ET à la musique. Ainsi l'impasse est faite sur ce qui fonde les différences entre individus et par la même sur les moyens à se donner pour réduire les écarts entre élèves.
Cette personnalisation de la difficulté est très largement partagée : on entend souvent, y compris chez les enseignants des formules du type « je suis nul en math ». Alors la bosse des maths patrimoine génétique ou construction scolaire et culturelle ? Des liens de causalité sont établis aussi entre les résultats scolaires d'un élève et sa situation familiale (un tel n'apprend pas à lire parce que sa mère est au chômage, alors que tel autre a des difficultés en math parce que son père a quitté le domicile familial) Dans l'exercice de plus en plus difficile du métier, quand il y a une véritable souffrance à se trouver soi-même en difficulté face à des élèves qui n'accrochent pas à l'activité scolaire, cette idéologie (masquée dans l'égalité des chances) rassure en même temps qu'elle désespère à moins de penser qu'avec certains élèves il n'y a plus rien à faire... Elle rassure parce qu'elle déculpabilise (provisoirement), elle désespère parce qu'elle renvoie à l'impuissance, à l'inutilité du métier. Si la responsabilité des difficultés incombe à l'origine socio-culturelle des élèves, il n'y aurait d'autre alternative que de poser des cataplasmes ou autres prothèses sur des jambes de bois et  notre métier n'aurait plus de sens. Comment se dire dans le quotidien des pratiques que l'on est condamné à ne pas faire réussir nos élèves ou à leur proposer des solutions dont on sait qu'elles n'en sont pas. ?

Conception médicalisante

Le handicap renvoie au médical, sous toutes ses formes. On parle de la difficulté scolaire comme d'une maladie qu'il faudrait dépister ou face à laquelle il faudrait trouver les bons remèdes. Il en est ainsi de la multiplication des « dys.. ». Bientôt il faudra inventer les orthogéographes pour soigner la dysgéographie ou les orthohistoriens pour les dyshistoriens, comme le dit avec humour Meirieu : il ne s'agit plus d'augmenter le niveau d'efficience intellectuelle mais de soigner une pathologie marquée par un écart à la norme. Et quel est cet élève normal auquel il est fait référence ? Issu des classes moyennes et supérieures (les plus « normaux » étant les enfants d'enseignants) il est en familiarité immédiate avec les pratiques sociales scolaires.
Pour autant les enfants de « pauvres » ne sont ni a-normaux ni malades. Il sont dans un rapport à l'école, aux apprentissages, aux savoirs qui exigerait de l'école qu'elle leur donne les outils qu'ils n'ont pas acquis hors l'école.

Cette médicalisation n'atteint pas seulement l'école : ainsi les salariés qui se suicident à France Télécom sont réputés fragiles (comme les élèves dits en difficultés) : dès qu'il y a du dys-fonctionnement, c'est la médecine qui est appelée pour résoudre le problème, ou encore la psychologie. Valoriser l'éradication des symptômes, c'est accepter le risque majeur de ne plus réfléchir à d'autres modes d'intervention qui prendraient en compte la nature des problèmes rencontrés.  C'est entériner un ordre social considéré comme immuable.

Ce retour au fatalisme social, via l'égalité des chances, est lié au fait que l'échec scolaire est une invention récente qui date de la prolongation de la scolarité pour tous, et en particulier de la mise en place du collège unique (quoi que l'on pense par ailleurs de sa mise en place), à l'époque où les élèves issus des classes populaires quittaient l'école au terme d'une scolarité courte pour entrer dans le monde professionnel. L'école s'est ouverte à tous sans se donner les moyens de cette ouverture.

Mais face à cette idéologie des travaux récents d'équipes de neuros-scientifiques  montrent qu'il n'y a pas de fondement scientifique à l'idéologie des dons et que l'influence du milieu est déterminante. Ainsi l'équipe de Michel Dhuyme à Montpellier a fait une recherche à partir d'un large panel d'enfants présentant entre 4 et 6 ans un QI proche du retard mental (77) et ayant subi des carences et des maltraitances. Le QI de ces enfants passait à 98 (la norme étant 100) à l'adolescence après qu'ils aient été adoptés. Il existe donc une plasticité neurologique considérable et qui peut perdurer au moins jusqu'à l'adolescence. Ces recherches ouvrent des perspectives intéressantes en montrant que l'acquis prime sur l'inné, et que l'école, un des milieux essentiels dans le développement des enfants, doit jouer un rôle pour que tous, quelque que soit leur origine aient le droit (et non la chance) d'accéder aux savoirs.


La nature de la difficulté

Un élève de MS est assis à une table avec d'autres camarades. Il doit sur une fiche individuelle coller des gomettes dans des ensembles étiquetés de 1 à 5. dans un atelier. Il colle très vite et sans erreur dans chaque ensemble le nombre de gomettes demandées. Il regarde ses camarades et tente de parler avec eux. Ceux-ci très absorbés poursuivent leur tâche sans vraiment s'intéresser à lui. Il  va voir l'enseignante avec sa fiche qui lui signale qu'elle est occupée avec d'autres et qu'il doit regagner sa place. Il revient s'asseoir, tente à nouveau de distraire les autres enfants et devant son insuccès reprend la planche à gomettes et en colle sur toute la feuille. L'enseignante annonce le regroupement et l'élève lui montre son travail, visiblement satisfait. Bien entendu sa production est fautive, mais il ne comprend pas et déclare peu après que « la maîtresse elle est méchante parce qu'il a tout rempli, il reste plus de blanc ». Cet élève n'a pas compris que ce qui était attendu de lui était une activité de dénombrement et non de collage. La maîtresse ne  peut que constater un résultat erroné, le petit garçon se sent victime d'une injustice alors qu'il a beaucoup travaillé. L'enseignante pensait que pour cet enfant l'objet du travail (dénombrer) était clair, l'élève pensait que travailler à l'école, c'est faire, beaucoup, « remplir » comme disent certains. Voilà un exemple de ce que l'équipe de recherche Escol  a conceptualisé sous le terme de malentendus et qui permet de comprendre comment les différences entre enfants peuvent devenir différences entre élèves si l'on ne s'interroge pas sur la nature des difficultés rencontrées.


Les  aides : quelle logique ? quels effets, quels risques ?

C'est sur l'idéologie du manque, de la déficience naturalisée, que repose l'ensemble des dispositifs. La compassion en lieu et place de l'éducation pour mieux maintenir les différences sociales : chacun reste à « sa » place, les « bons », c'est-à-dire ceux qui sont en connivence socio-culturelle avec l'école, et les « mauvais », c'est-à-dire ceux qui n'y sont pas. Chacun est individuellement comptable de son échec d'autant qu'il n'a su profiter de la chance qui lui était offerte de réussir.

Ces dispositifs visent une normalisation individuelle, une mise en conformité en termes de résultats non pas dans les apprentissages mais aux évaluations ce qui n'est pas la même chose.

La difficulté est externalisée. Il faut inscrire les mesures prises en France dans un contexte plus global pour en saisir les cohérences : les choix politiques convergent vers un retrait d'école, ou plus exactement vers une instrumentalisation de l'école comme le laissaient supposer les orientations du Conseil Européen de Lisbonne en 2000 où il s'agissait de promouvoir « une économie de la connaissance » dans la perspective promue par l'ERT en 1995 « 'l'éducation doit être considérée comme un service rendu au monde économique ». Ce qui relevait des missions ordinaires de l'école est désormais en marge : dans l'école (stages de remise à niveau, aide personnalisée) ou hors l'école (dispositifs d'accompagnement). L'école se défausse auprès  des familles qui, légitimement inquiètes, n'ont pas toujours les outils de compréhension de ce qui se joue.

Les travaux de Glasman et Besson mais aussi de Suchaut montrent que les dispositifs d'accompagnement scolaire n'ont que peu d'effets sur les résultats scolaires, voire même comme viennent de le découvrir les anglais, qu'ils inscrivent les élèves dans une situation de plus grande dépendance : plus on est aidé et moins on peut faire seul (seul avec le groupe) et plus l'aide est nécessaire.
Là aussi les travaux sont assez nombreux pour comprendre ce qui produit de tels effets:
- l'aide est toujours pensée en aval et n'interroge pas l'origine des problèmes rencontrés par les élèves
- l'aide personnalisée se traduit massivement dans les pratiques (et cela avec les meilleurs intentions de ceux qui la donnent) par un abaissement des exigences (Lahire a fait des observations en CP qui montrent que les bons lecteurs lisent un texte alors que les autres lisent des mots, des lettres ce qui renforce encore les malentendus sur ce qu'est l'acte de lire)  - l'aide personnalisée se traduit massivement par un accompagnement au pas à pas qui fait perdre aux élèves le but de l'activité et le sens de ce qu'ils font en découpant l'activité en micros-tâches
- cette aide renforce la solitude de l'élève face à l'enseignant et le prive de la confrontation aux autres, moteur puissant pour les apprentissages
- cette aide renforce la dépendance affective et cognitive empêchant ainsi toute conquête d'autonomie. Or il n'y a d'apprentissages que si les élève s'engagent dans un processus de réflexion sur la tâche à mener, et les modalités d'action pour y parvenir, se confrontent à un problème qu'ils vont devoir résoudre.
- Cette aide peut provoquer un effet de stigmatisation et de dégradation de l'image de soi.

Comment aider ?

Accompagner les élèves dans leurs apprentissages c'est le quotidien de la classe, l'ordinaire des pratiques. Certaines pratiques  participent plus que d'autres à l'accompagnement des élèves  :
− interroger ce qui est posé comme la norme. En effet le regard normatif, y compris à l'insu de celui qui le porte, est un phénomène de société face auquel il faut être vigilant, à l'école et ailleurs. Tout écart à la norme édictée sur des critères idéologiques, politiques ou économiques (non dits) est désigné comme déviance, voire déficience.
− engager les élèves à goûter « la saveur des savoirs » , c'est-à-dire mobiliser leurs capacités à penser, les confronter à la complexité qui est source de défis, de curiosité intellectuelle. C'est la complexité qui stimule et qui favorise la mobilisation : il faut qu'il y ait enjeu, défi à relever.
− concevoir l'apprentissage non comme l'assimilation linéaire d'un capital de connaissances, dans un processus neutre pour le sujet, mais bien un cheminement personnel, avec des phases régressives, d'appropriation de savoirs qui entraîne des bouleversements pour celui qui entre dans l'aventure. L'apprentissage est une prise de risques : renoncer à ses certitudes, pour entrer dans de l'inconnu n'est pas chose simple.
− rendre lisibles les codes, modes de faire et de dire de l'école pour qu'ils apprennent en quoi elle est un milieu spécifique avec des attendus, des exigences, des pratiques spécifiques.
− restituer à l'école ses spécificités en particulier en ce qu'elle organise la confrontation à l'altérité comme levier de la construction individuelle. Dans leur rapport Glasman et Besson signalent l'importance du groupe hétérogène quant à la réussite des élèves.

Le sens du métier pour les enseignants se dilue lorsque se perd le sens d'apprendre pour les élèves. C'est l'ambition quand aux contenus d'apprentissage, l'affirmation de la capacité de tous les élèves à apprendre, qui permettra de sortir d'une logique compassionnelle et ségrégative pour à nouveau s'occuper d'éducation. 
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